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Lansana Kouyaté à la CÉDÉAO, « il est temps que nous donnions une nouvelle chance aux pays membres de participer équitablement à la gouvernance… » (Discours intégral)

6 juillet 2025
in Activités CEDEAO, Politique
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Lansana Kouyaté, « un parti politique, une fois au pouvoir, il veut que chaque fonctionnaire fasse campagne pour lui »

Au lendemain de l’élection du président de la Sierra Leone Julius Maada Bio à la présidence tournante de la CÉDÉAO (Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest), les chefs d’États et de gouvernements des pays membres se sont réunis les 24 et 25 juin dernier au Nigéria. La conférence portait entre autres sur les défis auxquels la sous-région est confrontée.

 En sa qualité d’ancien Secrétaire Exécutif de la CEDEAO, Monsieur Lansana Kouyaté a prononcé un discours dans lequel il fait une invite aux dirigeants de l’institution.

 Lisez plutôt le discours du président du parti PEDN !

« Mesdames et Messieurs les Chefs d’État et de Gouvernement,

Monsieur le Président en exercice de la CEDEAO,

Distingués invités,

Mesdames et Messieurs,

Je me tiens devant vous avec humilité et engagement, en tant qu’ancien Secrétaire Exécutif de la CEDEAO, témoin privilégié des grandes étapes de notre organisation, de ses espoirs, de ses défis, et de ses nécessaires transformations.

La CEDEAO est née en 1975 avec une vision, celle d’une Afrique de l’Ouest solidaire, économiquement intégrée et politiquement stable. Au fil des ans, nos institutions ont évolué, en particulier la transformation de notre Secrétariat en Commission à partir de janvier 2007, pour mieux refléter les ambitions d’une organisation régionale moderne et dynamique. Mais permettez-moi d’aborder avec sincérité la question de la structure et de la composition de notre Commission reste inachevée.

Le passage du Secrétariat Exécutif à la Commission de la CEDEAO en janvier 2007 constitue une réforme institutionnelle majeure dans l’histoire de la communauté ouest-africaine. À l’origine, la CEDEAO était principalement dotée d’un secrétariat chargé d’exécuter les décisions des chefs d’État sans une grande autonomie stratégique. Cette structure légère s’est vite révélée insuffisante face aux exigences croissantes d’intégration régionale, de gestion des crises et de coordination des politiques économiques. La création de la Commission visait à renforcer la capacité d’action de l’organisation en dotant son organe exécutif d’une structure plus professionnelle, plus stable, avec des responsabilités claires et une approche plus supranationale, s’inspirant partiellement du modèle de la Commission européenne.

Les avantages de cette transformation sont nombreux. Elle a permis d’améliorer la visibilité institutionnelle de la CEDEAO, de renforcer la continuité administrative et de mieux structurer les politiques régionales dans des domaines tels que la libre circulation, la sécurité ou encore la lutte contre les crises sanitaires. Toutefois, cette évolution a aussi rencontré plusieurs défis notamment la concentration des postes entre certains pays, la lourdeur bureaucratique croissante et des critiques sur l’efficacité et la gestion des ressources financières. Si la CEDEAO s’est inspirée de l’Union européenne en matière de structuration, la différence majeure reste que l’Union européenne a dû faire face à une forte résistance populaire. En 2005, les citoyens français et néerlandais ont rejeté le projet de Constitution européenne par référendum, traduisant une profonde inquiétude concernant la perte de souveraineté nationale et une défiance envers des institutions perçues comme lointaines et déconnectées des préoccupations sociales. Ce rejet du traité constitutionnel européen doit servir d’enseignement pour la CEDEAO.

L’intégration régionale ne peut réussir que si les citoyens en perçoivent les bénéfices concrets et s’ils s’y reconnaissent. L’exemple européen montre que le simple renforcement des institutions régionales, sans un véritable ancrage populaire et sans politiques sociales visibles, peut alimenter le scepticisme et provoquer des blocages durables. La CEDEAO doit veiller à ce que la consolidation de ses structures ne soit pas perçue comme une construction élitiste au service de quelques États dominants, mais bien comme une organisation qui agit prioritairement pour le bien-être des peuples ouest-africains à travers des actions économiques, sociales et de développement tangible.

Depuis la réforme de 2013 où nous étions passés à 15 commissaires, jusqu’à la réduction drastique à 7 commissaires en 2022, l’argument récurrent a toujours été celui des coûts. Il est légitime de chercher à maîtriser les dépenses, mais réduire la taille de la Commission sans garantir une représentativité équitable fragilise le sentiment d’appartenance de nos États membres, surtout des pays moins dotés.

Nous ne devons pas confondre rationalisation avec exclusion. La rationalisation que je défends est une rationalisation juste, équilibrée et participative et mise en lien avec le rendement qu’apporte cette intégration. Elle doit se traduire par une meilleure gestion des ressources, par la lutte contre les gaspillages, par plus d’exigence de résultats concrets et les fuites financières que nous savons trop nombreux dans nos systèmes, et non par la simple suppression de postes qui privent certains pays de leur voix.

Ce n’est pas le nombre de commissaires qui plombe nos finances. Ce sont les failles dans la gestion, les dépenses non contrôlées et les pratiques qui ne répondent pas aux standards de bonne gouvernance. Voilà le véritable chantier. C’est pourquoi je propose que la CEDEAO engage un audit financier indépendant et rigoureux de toutes ses institutions notamment les Commission, Parlement, Cour de justice, BIDC et agences spécialisées.

Dans cet esprit, nous devons également corriger les déséquilibres dans la répartition des postes statutaires. Aucun pays, même parmi les plus grands contributeurs, ne devrait occuper plus de deux postes de direction dans nos organes régionaux. Cette règle simple renforcerait la confiance et le sentiment d’inclusion de tous nos membres.

Quant à l’orientation de l’organisation en termes intégration, il convient de soulever la question de l’équilibre entre les interventions socioéconomiques et politiques.

La vocation économique de la CEDEAO était la réponse aux aspirations des peuples ouest-africains c’est-à-dire créer des opportunités de développement, accroître les échanges inter-régionaux et stimuler les investissements pour réduire la pauvreté. Progressivement, et parfois sous la pression des crises politiques internes aux États membres, la CEDEAO a glissé vers une orientation de plus en plus politique, en s’affirmant comme un acteur central dans la gestion des conflits, la restauration de l’ordre constitutionnel et la lutte contre les coups d’État.

Cette évolution a certes renforcé la CEDEAO sur la scène internationale en tant que garant de la stabilité régionale, mais elle a vraisemblablement contribué à un déséquilibre dans ses priorités. Aux yeux des populations, la CEDEAO est désormais perçue davantage comme une organisation politique qu’économique, souvent absente des préoccupations socioéconomiques immédiates telles que la pauvreté, la sécurité alimentaire, l’accès aux infrastructures ou la création d’emplois. Pourtant, ce sont ces domaines qui touchent directement les citoyens et renforcent leur adhésion au projet communautaire. Le sentiment grandissant est celui d’une institution éloignée des réalités quotidiennes, dont les décisions sont parfois jugées à géométrie variable selon les intérêts géopolitiques ou le poids des États membres.

Il est donc urgent que la CEDEAO rééquilibre ses priorités et mette en exergue ses actions sur son mandat d’intégration économique au service des peuples. L’organisation doit davantage s’investir dans des projets concrets de développement régional (infrastructures, industries transfrontalières, programmes de jeunesse, inclusion financière) qui renforcent la cohésion et l’adhésion des populations. Une CEDEAO forte ne peut exister que si les citoyens ressentent les bénéfices de l’intégration dans leur vie quotidienne, et non seulement à travers des interventions politiques ou sécuritaires, parfois perçues comme arbitraires ou sélectives. C’est dans cette proximité que réside la vraie légitimité de la CEDEAO de demain.

Mesdames et Messieurs,

Le modèle de la Commission européenne peut nous inspirer, non pas pour copier ses structures, mais pour comprendre qu’une institution régionale forte est celle qui donne à chaque pays la possibilité de contribuer activement, indépendamment de sa taille économique. L’histoire de l’Union européenne nous montre que les peurs liées à la perte de souveraineté nationale peuvent bloquer l’intégration. Il ne faut pas que nous tombions dans le même piège.

Je vous invite à bâtir une CEDEAO de proximité, une CEDEAO qui rassure, qui valorise, qui inclut.

Il est temps que nous donnions une nouvelle chance aux pays membres de participer équitablement à la gouvernance régionale. C’est par cette voie que nous renforcerons l’unité et la crédibilité de notre organisation, et c’est par cette voie que nous rendrons à la CEDEAO toute sa légitimité auprès de nos peuples.

Je vous remercie de votre aimable attention.

Lagos, le 25 juin 2025

Lansana KOUYATE

Ancien Secrétaire Exécutif de la CEDEAO »

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