La rédaction de Courrier Régional est allée à la rencontre vendredi 16 août 2024 d’un artiste engagé et homme politique guinéen, actuellement en tournée dans la Sous-région Ouest- africaine. Avec Elie Kamano, nous avons parlé de la gestion de la transition par le CNRD et tant d’autres sujets d’actualité. Dans cet entretien exclusif, Élie Kamano n’est pas allé du dos de la cuillère.
Lisez plutôt son interview !
Courrier Régional : Quelle lecture faites-vous de la gestion de la transition guinéenne ?
Élie Kamano : « Écoutez ! La transition en Guinée, à un moment donné, on était bien parti. Quand je dis On, je parle de moi aussi, parce que nous étions embarqués dans le même bateau. Parce que nous avions de l’espoir par rapport au discours qui a été tenu dès le départ. Mais je n’ai pas manqué de rappeler au Président Mamadi Doumbouya qu’il y a eu un mauvais casting et le choix a été porté sur des personnes qui étaient animées par d’autres intentions, qui ont leur agenda caché et qui font tout pour que le Président s’éternise au pouvoir. Donc, pour moi il y a eu une trahison, trahison parce que les engagements pris n’ont pas été respectés. A un moment donné, je me suis dit non, je m’arrête là et je descends du navire. Parce que ce n’est pas ce que nous nous étions dit dès le départ. Pour moi la parole donnée est sacrée, surtout la parole donnée d’un Président, d’un leader. Il ne faut pas désacraliser cette fonction. C’est une institution pour moi, qui n’est pas à rabaisser. Malheureusement, je constate qu’il y a des gens qui s’amusent à clochardiser cette institution. La présidence est devenue aujourd’hui quelque chose que n’importe qui peut chosifier et c’est vraiment dommage »
D’aucuns vous qualifient de frustré avec ce revirement à 360°. Que répondez-vous ?
« Frustrer par rapport à quoi ? Frustrer par rapport à quoi ? Ceux qui me qualifient de frustré, il faut les comprendre ! Moi je suis dans un combat qui est âgé de 20 ans. J’ai combattu Lansana Conté et son régime, j’ai combattu Dadis et son régime, j’ai combattu Alpha. J’avais trop de privilèges… Il m’aurait été plus facile aujourd’hui de manger en courbant l’échine pour le CNRD, qu’en n’étant pas avec eux. Parce que tout le monde sait que tous ceux qui font de la propagande pour le CNRD, mais ils en ont plein la poche. Donc, moi je suis dans un combat pour la Guinée, parce que la Guinée est une marque qui est au-dessus de tout le monde. Nous allons tous passer, mais ce pays va demeurer. Donc, il faut qu’on sorte de cette petite considération »
Si le Général Mamadi Doumbouya décide de mettre en application vos conseils ou propositions pour la réussite de cette transition. Qu’allez-vous lui dire ?
« Mais c’est tout ce que je recherche. Tout ce que je fais là c’est pour l’alerter, même le morceau Ali baba que j’ai chanté, si vous l’écoutez très bien, c’est pour lui donner des conseils. J’ai beaucoup plus parlé de son entourage. J’ai dit qu’Ali baba et ses 40 voleurs ont décidé de faire croire au roi qu’ils avaient une baguette magique pour faire changer les choses, pour changer l’histoire. Chose qui n’est pas réelle. Donc, moi je pense que s’il décide de m’écouter, je pense que ce sera tout à son honneur. Parce que tout mon souhait aujourd’hui est qu’il sorte par la grande porte de l’histoire. Qu’il soit inscrit au panthéon de l’histoire de ce pays. Moi, c’est ce que j’ai comme conseils à lui donner et ce que je tirerais comme satisfaction en le voyant écouter peut-être mes conseils »
Et justement, du fait de vos sorties médiatiques critiques à l’égard du pouvoir de Conakry, quelle est votre relation avec le Général Doumbouya ?
« Vous savez ! Ce que je ne comprends pas parfois avec mes compatriotes, c’est que, c’est le contraire de ce que je fais aujourd’hui qui devait les surprendre. Mais quelqu’un qui a éveillé les consciences des Guinéens et des Africains durant des années, ne doit pas être ami d’un Président, parce que ce dernier a des bonnes intentions ? Un système se combat par deux voies : la première voie de l’intérieur et la deuxième voie de l’extérieur. Macky Sall a été le dauphin d’Abdoulaye Wade. Combien de Présidents ont été des dauphins de leurs prédécesseurs ? Oui j’assume mes relations avec Doumbouya ! Oui il y a un lien, puisque jusque-là, il ne m’a pas encore coupé. Parce que jusque-là, je lui envoie des messages où je lui donne des conseils. Je continue toujours. Les propos que je tiens dans les médias, le Président Mamadi Doumbouya les reçoit et continue à les recevoir à travers mes messages. J’avoue que lui, depuis que j’ai décidé de reprendre le combat, il ne me répond plus, c’est vrai. Mais moi je continue à lui envoyer mes messages »
Il y a un peu plus de 2 semaines, le CNT a rendu public l’avant-projet de la nouvelle Constitution guinéenne. Selon vous, est-ce que cette mouture reflète les aspirations des Guinéens ?
« Lorsque je parlais de mauvais casting (…) Je faisais allusion à des gens comme Dansa Kourouma. Pensez-vous que des gens animés d’un agenda caché, peuvent faciliter au Président Doumbouya de faire ce qu’il a à faire et de quitter le pouvoir ? Non, ils ne lui faciliteront pas cela. D’ailleurs avant de quitter la Guinée, j’avais dit qu’il y a un chiffon qui est en train d’être préparé, sans la consultation du peuple légitime et que ce chiffon va permettre à Dansa Kourouma de glisser subtilement un article qui pourrait ouvrir un boulevard au Président Doumbouya ou à un membre du CNRD de se porter candidat aux prochaines élections. Malheureusement, c’est ce qui a été fait, en ignorant complètement ou en faisant sauter l’article 46 de la Charte de la transition qui stipule qu’aucun membre de la transition n’est habilité à se porter candidat après la transition. Et en insérant un article qui permet la candidature indépendante qui met ainsi à l’eau tout le combat mené par les partis politiques qui sont rangés au sein d’un ensemble politique et soumis à certaines règles. C’est pour vous dire que ce chiffon-là, moi ça ne me dit rien, parce que tout simplement le peuple n’a pas été consulté et ils l’ont fait en fonction de leurs objectifs à eux et non les attentes du peuple »
Takana Zion a sorti un single pour rendre hommage au Gl Doumbouya. Au-delà de votre casquette politique, vous êtes aussi un artiste engagé. Quel est votre regard sur le contenu des messages véhiculés ?
« Tout ce que je pourrais dire c’est que chacun aura sa note dans l’histoire et l’histoire est en train de noter tout un chacun. Et chacun passera devant le Tribunal de l’histoire un jour, car la musique est un instrument de vérité et non un instrument de propagande, surtout la musique reggae. Cette musique qui est une arme du peuple, doit être mise à la disposition du peuple par rapport à ses orientations, par rapport à sa culture, par rapport à ses origines. Parce que nous savons tous que nos prédécesseurs comme Bob Marley et autres, ont dignement et valablement choisi cette musique pour exprimer le ras-le-bol de la communauté Noire par rapport à l’injustice, aux inégalités, au manque de droit et de tout ce qui s’en suit. Donc, moi je pense que l’histoire va s’occuper du reste. En tout cas, l’artiste qui se permet de chanter la beauté des nuages, qui s’attèle à chanter les louanges d’un Président qui veut s’éterniser au pouvoir doit savoir qu’il est en train de fabriquer un despote »
Vous étiez récemment au Niger. Est-ce sur invitation des nouvelles autorités ? Parlez-nous de l’objet de votre présence à Niamey
« J’étais au Niger parce que le Président du CNSP, le Général de brigade Abdourahamane Tiani et le mouvement M62, m’avaient invité à venir participer à la semaine nationale de la souveraineté et de l’indépendance. J’ai eu l’occasion de rencontrer le Président, on a discuté des questions brûlantes aujourd’hui du Sahel, de l’Afrique, du panafricanisme, de mon combat et de la nécessité aussi d’approcher d’autres leaders, d’autres chefs d’État pour essayer de regarder dans la même vision que ceux de l’AES, afin que l’unité africaine soit une réalité, pas celle qu’on nous vend à l’Union africaine qui est vide de contenu, pas celle qu’on nous vend à la CEDEAO. Donc, je suis dans une tournée et je n’ai pas encore fini, je suis à Dakar. Je dois continuer au Burkina, au Mali, ainsi de suite »

Foniké mengué et Billo Bah restent introuvables, aucun signe de vie depuis le 9 juillet 2024. Qu’en pensez-vous ?
« Écoutez ! Ce qui se passe, c’est que nous assistons à la naissance d’une dictature sévère. A la naissance de la décadence de la liberté d’expression, la démocratie. Donc Foniké Menguè et Billo Bah ont été enlevés par les forces de l’ordre, même si le Parquet s’est fendu d’un communiqué honteux. A mon avis, ce communiqué n’avait même pas son sens. Le Parquet a dégagé toute responsabilité par rapport à cet enlèvement. Chose qui nous amène à tirer une conclusion assez claire. Ça veut tout simplement dire que les deux activistes sont dans un état piteux, un état où on ne peut pas les présenter, les libérer pour qu’ils soient vus par le peuple ou ils sont définitivement réduits au silence. Et cette deuxième option, je souhaite qu’elle ne s’avère pas »
Comment se porte votre parti, le PGCD en termes d’implantation nationale et internationale ?
« Mon parti se porte à merveille. On a reçu la mission du MATD, la dernière fois pour évaluer les activités des partis politiques sur le terrain. Mon parti a été retenu à deux reprises d’ailleurs, parce que d’aucuns pensent que je suis en politique pour amuser la galerie. Mais ils n’ont pas compris que le combat que nous menons contre les ennemis endogènes de la Guinée, passera par notre engagement politique aussi, parce qu’il faut être dans l’appareil pour être décideur afin de pouvoir impacter la vie de nos concitoyens. Donc, moi je pense qu’on attendra des élections pour voir ce qui va se passer mais mon parti se porte à merveille. Le bureau politique national fonctionne, nous travaillons. Les fédéraux sont là, c’est vrai qu’on n’a pas les moyens comme les autres, mais on existe quand même. »



