Ce 1er novembre 2024, l’armée guinéenne célèbre ses 64 ans d’existence, une occasion pour revenir sur son parcours et questionner son rôle sur l’échiquier politique national. En effet, l’histoire politique de la Guinée est marquée par une implication récurrente des militaires dans les affaires de l’État, soulevant ainsi une question fondamentale : l’omniprésence de l’armée constitue-t-elle un frein à la bonne gouvernance et à la consolidation de la démocratie ?
Le parcours de l’armée dans la politique guinéenne commence véritablement avec la prise de pouvoir par Lansana Conté en 1984, après le décès de Sékou Touré. Sans expérience politique, Conté s’empare du pouvoir et entame un règne de 24 ans marqué par la prédominance militaire dans la sphère politique. Sa célèbre déclaration – « aujourd’hui, demain, et après-demain, le militaire est plus que tout » – a cristallisé cette vision où le militaire s’impose comme le pilier central de l’État, au détriment des institutions démocratiques. Cette ère a laissé un héritage politique sombre, où l’État est resté sous le joug de l’armée, limitant ainsi l’émergence d’une gouvernance civile solide et indépendante.
À la mort de Conté en 2008, la Guinée a une nouvelle fois vu le pouvoir basculer entre les mains d’un militaire : le capitaine Moussa Dadis Camara. Son arrivée suscite d’abord l’espoir, avec la promesse d’une transition rapide et de l’organisation d’élections libres et transparentes auxquelles il s’engage à ne pas participer. Cependant, comme une chanson populaire qui se répète, la tentation de conserver le pouvoir prend le dessus. Les manifestations de l’opposition, notamment le rassemblement historique du 28 septembre 2009, sont réprimées dans le sang. L’épisode tragique se conclut par une tentative d’assassinat de Dadis Camara par son aide de camp, Toumba Diakité, plongeant à nouveau le pays dans une crise politique et humanitaire profonde. La transition sera finalement assurée par le général Sékouba Konaté, qui parvient à organiser les premières élections démocratiques ayant permis l’arrivée au pouvoir d’Alpha Condé en 2010.
L’élection d’Alpha Condé semblait ouvrir une nouvelle ère, celle d’une Guinée dirigée par des civils. Mais cette dynamique est elle aussi entachée par le retour aux pratiques autoritaires, illustré par la modification constitutionnelle qui lui a permis de briguer un troisième mandat, en dépit des protestations de la classe politique et de la société civile. Finalement renversé par le colonel Mamadi Doumbouya le 5 septembre 2021, le pays retombe dans la boucle d’une transition militaire. Le colonel, promu général, promet de rendre le pouvoir aux civils, mais des incertitudes demeurent quant à l’échéance de cette transition et aux intentions réelles des dirigeants actuels.
Alors que se profile la possibilité d’une candidature militaire pour les prochaines élections, il est légitime de se demander ce qu’il reste des acquis démocratiques en Guinée. L’omniprésence de l’armée dans les affaires de l’État freine-t-elle la bonne gouvernance et le développement des institutions civiles ? La mission régalienne de l’armée est, avant tout, de garantir la sécurité des citoyens et de défendre l’intégrité du territoire. Son rôle ne devrait pas être de diriger les institutions ni de gouverner le pays.
En s’impliquant de manière répétée dans la politique, l’armée guinéenne entrave le processus démocratique et la mise en place d’un État de droit solide. Cette implication fragilise la confiance des citoyens envers les institutions et ralentit l’émergence d’une culture de bonne gouvernance où les militaires et les civils pourraient coopérer dans le respect de leurs prérogatives respectives.
Alors, que célébrons-nous en ce jour ? L’anniversaire d’une armée qui aurait dû être le garant de la sécurité nationale ou bien celle d’une institution qui, par son omniprésence, a retardé l’éclosion d’une véritable démocratie en Guinée ? Ce débat mérite d’être posé avec courage, car l’avenir démocratique de la Guinée dépend d’une armée consciente de son rôle premier et détachée des ambitions politiques. La Guinée a besoin d’une armée forte, mais aussi d’institutions civiles robustes, seules garantes d’une gouvernance stable et inclusive.
Madiba Kaba, Journaliste



