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Crise entre l’Algérie et l’Alliance des États du Sahel : Décryptage d’un Séisme Géopolitique (Par Oumar Kateb Yacine)

8 avril 2025
in International, Libre Opinion
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Crise entre l’Algérie et l’Alliance des États du Sahel : Décryptage d’un Séisme Géopolitique (Par Oumar Kateb Yacine)

Crédit Photo (Maliweb)

La récente crise diplomatique entre l’Algérie et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) – le Mali, le Burkina Faso et le Niger – dépasse largement l’affaire du drone malien abattu fin mars près de Tinzaouatène. Ce qui pourrait sembler n’être qu’un incident militaire ponctuel révèle en réalité des tensions profondes entre deux visions opposées de la sécurité, de la souveraineté et de l’avenir régional.

L’incident du 31 mars 2025, marqué par l’abattage d’un drone malien par l’Algérie près de Tinzaouatène, ne saurait être réduit à un simple incident frontalier. Il s’agit là d’un point d’inflexion révélateur d’un rééquilibrage profond des dynamiques de pouvoir au Sahel. Cette crise cristallise non seulement une rupture entre Alger et les États de l’Alliance des États du Sahel (AES), mais elle symbolise aussi l’émergence d’une nouvelle architecture géostratégique dans une région où les rapports de force se recomposent sous l’effet cumulé des transitions militaires, des ingérences extérieures et de l’érosion des cadres multilatéraux traditionnels.

Une crise aux racines doctrinales : l’effondrement de l’Accord d’Alger

L’épicentre du désaccord est moins l’espace aérien que la doctrine de paix. L’Accord d’Alger de 2015, conçu comme le socle d’une stabilisation durable du Mali par l’intégration politique des Touaregs et une gouvernance territoriale partagée, était au cœur de la stratégie algérienne. Sa dénonciation par Bamako en 2023 n’est pas seulement une rupture diplomatique, elle est interprétée à Alger comme un démantèlement volontaire d’un mécanisme de sécurité régionale auquel l’Algérie avait prêté son poids politique. Pour Bamako, au contraire, cet accord était devenu synonyme de blocage politique, inadapté aux menaces asymétriques et incompatible avec une vision souverainiste et centralisatrice de l’État.

L’Algérie : sentinelle stratégique sur la défensive

L’Algérie, longtemps arbitre régional discret, se voit désormais contestée dans son rôle par des régimes militaires plus affirmés. Avec plus de 1 300 km de frontière commune avec le Mali, Alger perçoit toute instabilité au sud comme un facteur direct de vulnérabilité nationale. Sa doctrine repose sur une sécurité périphérique : éviter que la menace terroriste ou séparatiste ne franchisse ses frontières en projetant son influence sur les zones tampons sahéliennes. La stratégie actuelle de Bamako, qui fait fi des médiations, adopte un ton ouvertement hostile et mise sur une militarisation accrue de la réponse sécuritaire avec l’appui de Moscou, heurte de plein fouet les fondamentaux sécuritaires algériens.

L’AES : une alliance contestataire, un projet géopolitique disruptif

L’Alliance des États du Sahel, née dans la foulée de trois coups d’État successifs, s’affirme comme une entité à contre-courant des institutions régionales classiques. Son projet repose sur une reconfiguration radicale de la souveraineté sahélienne, marquée par une rupture avec la France, un rejet de la CEDEAO, et une volonté de reprendre l’initiative militaire sur les groupes armés. L’incident avec l’Algérie constitue le premier véritable test externe de sa cohésion stratégique. Le Niger, plus modéré, tente de moduler l’escalade, mais la logique de bloc homogène et l’engrenage des postures souverainistes pourraient prendre le dessus sur les prudences individuelles.

Un échiquier international fragmenté : vers un nouveau Grand Jeu sahélien ?

La Russie joue un jeu d’équilibriste complexe. Elle est à la fois alliée militaire du Mali et partenaire stratégique de l’Algérie. Cette double proximité pourrait la placer en position de médiateur, mais Moscou pourrait également tirer avantage d’une polarisation régionale accrue, qui renforcerait sa présence par défaut.

Le Maroc, rival historique d’Alger, observe avec attention. Si une opportunité d’approfondir ses liens bilatéraux avec Niamey, Bamako ou Ouagadougou se présentait, notamment dans une logique d’affaiblissement du camp algérien, Rabat pourrait ne pas s’en priver. Le dossier du Sahara occidental plane en arrière-plan, tel un levier latent de diplomatie indirecte.

L’Occident, en retrait, navigue à vue. La France, les États-Unis et l’Union européenne sont dans une phase de réajustement stratégique, échaudés par leur marginalisation post-Barkhane. Si un rapprochement pragmatique avec Alger semble possible, les réticences structurelles – sur les droits humains ou les modèles politiques – persistent.

Conséquences pluridimensionnelles : au-delà de la joute diplomatique

Humanitaire : la fermeture des espaces aériens, dans une région enclavée, ralentit l’acheminement de l’aide humanitaire et augmente la vulnérabilité des populations dans les zones de conflit.

Économique : les échanges transsahariens subissent déjà un ralentissement, accentuant l’asphyxie d’économies informelles largement dépendantes du commerce frontalier.

Sécuritaire : l’absence de coordination régionale face à des menaces mouvantes (Al-Qaïda, État islamique) crée des brèches qui seront immanquablement exploitées.

En guise de conclusion : vers une bipolarisation régionale ?

La crise actuelle préfigure peut-être une recomposition géopolitique durable au Sahel. Elle oppose deux visions : celle d’un ordre régional piloté par des acteurs étatiques souverainistes, militarisés et tournés vers de nouveaux partenaires, et celle d’une approche plus diplomatique, plus intégrée, incarnée – de manière contestée – par l’Algérie. À court terme, une guerre ouverte paraît improbable. Mais la cristallisation des méfiances, l’effondrement des espaces de médiation traditionnels, et l’entrée en scène de puissances aux agendas divergents annoncent une fragmentation du Sahel plus durable.

C’est donc un moment de bascule. Le Sahel, autrefois périphérie de la géopolitique mondiale, devient l’un de ses nouveaux épicentres. L’issue de la crise algéro-malienne contribuera à définir la forme de l’ordre régional sahélien pour la décennie à venir.

Oumar Kateb Yacine Analyste-Consultant Géopolitique 

Contact:bahoumaryacine777@gmail.com

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