Chaque opération de déguerpissement nous renvoie à une réalité simple, mais souvent oubliée : l’État ne fait pas face à une foule anonyme, il fait face à ses propres citoyens.
Oui, l’ordre est nécessaire. Oui, l’espace public obéit à des règles. Une ville ne peut pas respirer si les routes deviennent des marchés permanents et les trottoirs des installations définitives. L’État est donc dans son rôle lorsqu’il décide de rétablir l’organisation et de faire appliquer la loi.
Mais entre décider et exécuter, il y a une responsabilité humaine.
Derrière chaque étal démonté, chaque abri détruit, il y a un visage. Celui d’un père, d’une mère, d’un jeune sans emploi stable, qui a transformé un coin de rue en unique source de revenu. On peut juger l’installation irrégulière. On peut reconnaître le désordre. Mais on ne peut pas faire comme si la misère qui s’y accroche n’existait pas.
C’est là que se joue la différence entre autorité et brutalité.
Un déguerpissement mené sans explication suffisante, sans délai réel, sans accompagnement, peut libérer un espace en quelques heures. Mais il laisse derrière lui autre chose : frustration, humiliation, colère contenue. Le citoyen n’y voit plus la loi, il y voit la force. Et la force, à elle seule, ne crée pas le respect.
L’État a le droit d’imposer des règles. Mais il a aussi le devoir d’anticiper les conséquences sociales de ses décisions. Informer clairement, sensibiliser, associer les responsables locaux, donner le temps de se réorganiser, réfléchir à des solutions de repli, même provisoires : ce sont là des gestes de gouvernance responsable. Ils ne traduisent pas une faiblesse, mais une maturité.
Appliquer la loi sans tenir compte du contexte social, c’est résoudre un problème visible en en créant un autre, plus profond. Une ville peut paraître plus ordonnée, mais si cette transformation se fait au prix d’un sentiment d’injustice, le lien entre l’État et le citoyen se fragilise.
Le véritable enjeu n’est pas seulement urbain. Il est moral et politique. Il s’agit de montrer que la loi, même ferme, peut garder un visage humain. Que l’État, même lorsqu’il démolit, n’oublie pas qu’il agit sur la vie de ses propres fils et filles.
Réorganiser la ville est une nécessité. Faire respecter la loi est une obligation. Mais gouverner, c’est aussi savoir ne pas écraser. Car la solidité d’un État ne se mesure pas seulement à sa capacité à faire obéir, mais à sa capacité à rester juste, même dans la rigueur.
Madiba Kaba, journaliste



