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Abdoulaye Sankara n’est plus : On pleure l’homme, on s’incline devant l’esprit libre et fertile (Par Tibou Kamara)

19 mars 2026
in À la une, Libre Opinion
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Au nom de Dieu, du peuple et de nous-mêmes ! (Par Tibou Kamara)

On ne se lasse pas de la vie, même avec son arrière-goût aigre-doux, elle qui est si ingrate et cruelle aussi. L’on ne pourra jamais non plus s’habituer à la mort, malgré la familiarité que l’on entretient avec elle.

Abdoulaye Sankara, comme chacun de nous, savait que l’on ne peut espérer l’éternité, mais que l’on pourrait tout de même aspirer à quitter ce monde le plus tard possible. Au moment où la vie ne vaut plus la peine d’être vécue, la mort n’est plus subie comme une grave injustice, en raison de la monotonie de l’usure du temps, du lourd fardeau de l’âge et parfois de l’avilissement de la maladie. On ne guérit pas de toutes les blessures, on ressasse certaines douleurs insurmontables. On a du mal à admettre que ceux qui vivent avec nous, ceux qui font parler d’eux, les puissants, les lumières… tous les êtres exceptionnels et chers à notre cœur, soient aussi mortels que les personnes ordinaires et anonymes dont on ne remarque pas vraiment la présence, ni ne peut véritablement regretter l’absence ou la défection. Il n’y a de vérité et de justice, tout compte fait, que dans les deuils et les malheurs.

Certes, Maco ne baignait plus dans l’innocence de l’enfance, ni n’était bercé par l’insouciance de la jeunesse, mais il n’était pas non plus assez vieux pour mourir. Il était à ce stade où l’on ne regrette pas encore les années passées et où l’on voudrait profiter pleinement de toutes celles qui restent à venir.

Seulement, la maladie ne pardonne pas, ne prévient pas, ne discrimine pas. Elle peut se révéler foudroyante, comme il lui arrive souvent de se hâter lentement. Elle consume peu à peu l’énergie, entame la joie de vivre, avant le coup de grâce de la mort, une hypothèque aussi bien sur l’avenir commun qu’un risque bravé au quotidien par chaque être vivant.

La veille encore de sa disparition inattendue, Abdoulaye Sankara ne paraissait pas vivre ses derniers moments ni enclin à faire des adieux précipités. Au contraire, il se réjouissait de regagner son domicile après sa brève hospitalisation et se considérait comme un miraculé après l’épreuve qu’il venait de traverser, une alerte qui s’avère aujourd’hui un bien mauvais présage.

Alors que c’est dans son lit d’hôpital qu’il avait eu des sueurs froides, redoutant le pire, ce sera dans la tranquillité de sa demeure, revenu à lui-même, rassuré qu’il ne succomberait pas cette fois-là, en tout cas, qu’il a été arraché à l’affection des siens. Altruiste, il implorait encore Dieu pour d’autres dans la détresse. Jusqu’au dernier souffle, ne tarissant pas d’inspiration et acharné au travail, notre regretté confrère a continué à publier ses chroniques, attendues par tous, et qui témoigneront longtemps encore de l’immensité de sa culture et de sa parfaite connaissance des méandres et subtilités de la langue française, à la fois généreuse et très exigeante. Abdoulaye Sankara alternait avec un égal bonheur et un rare talent humour décapant, critiques interpellatrices et sommations littéraires. Ceux qui ont croisé son chemin, qui ont été de ses amis ou de ses proches, savent qu’il était, comme tous les hommes passionnés, indéfectible dans l’amitié et les alliances, intraitable dans l’adversité et farouche dans les batailles et duels de plumes, d’idées et d’arguments.

Abdoulaye Sankara n’était pas pour autant rancunier ni vindicatif. Il savait dépasser ses émotions pour conclure la paix des braves. Il distinguait les contradictions personnelles de son jugement et de son regard d’intellectuel avisé et d’observateur rigoureux de la scène publique. Il avait compris que l’humour permettait tout et protégeait de chacun. Il s’en servait comme d’un bouclier pour accomplir son devoir de sentinelle, en toute conscience, sans s’attirer les foudres des esprits chagrins et despotiques.

Abdoulaye Sankara manquera à sa famille qu’il a aimée et choyée, sans relâche ni lassitude ; à la Guinée, dont il a fait sa première patrie ; au Burkina, le pays natal qu’il a tant porté dans son cœur et défendu passionnément ; à tous ceux qui aiment les belles lettres, les hommes cultivés et humanistes. L’on réalise, à la pluie d’hommages qui a suivi le décès de Maco, que le meilleur héritage n’est pas le patrimoine colossal constitué dans une accumulation effrénée de biens et de richesses, mais l’œuvre produite par l’effort et le génie personnels, et le mérite propre, que les années ne peuvent altérer et que le temps n’arrivera pas à engloutir. Abdoulaye Condé, Ibrahima Sory Traoré, Abdoulaye Top Sylla, Sanou Kerfala Cissé, Aboubacar Sylla, Diallo Souleymane, Aboubacar Sacko et tant d’autres grandes figures, pionniers et chantres de la presse indépendante guinéenne, ont tous une pensée émue et formulent chacun de ferventes prières pour un homme qui a vécu utile et fut l’un des nôtres. On n’a pas toujours été ensemble, mais on ne s’est jamais quittés, définitivement.

On a perdu Maco, certes, mais que chacun se console avec la certitude de le retrouver prochainement. Personne ne manquera à l’appel, ni au rendez-vous. C’est une question d’heure et de date. Chacun attend, angoissé, le rappel à Dieu ou s’impatiente d’y répondre, suivant l’intérêt que l’on trouve à la vie ou le soulagement que la mort apporte.

Parti avant nous, notre tour viendra inéluctablement de rejoindre Abdoulaye Sankara dans le royaume des cieux. Ainsi va la vie, il en sera toujours ainsi de la mort : toujours souffrir avant de mourir pour toujours.

 Tibou Kamara

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