Alors que la Guinée traverse une période charnière de sa transition politique, avec l’instauration d’un nouvel organe de gestion des élections, placé sous la coordination du ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation, suscite des préoccupations. Dans ce contexte sensible, Dr Faya Millimouno, président du parti Bloc Libéral (BL), met en garde contre les risques graves menaçant la crédibilité du processus électoral et la stabilité du pays.
De la question de l’indépendance de la Direction Générale des Élections (DGE) à l’enlèvement de Me Mohamed Traoré en passant par les potentielles ambitions électorales du Général Mamadi Doumbouya, notre interlocuteur insiste sur la nécessité de promouvoir l’unité nationale pour faire face aux défis évoqués.
Lisez plutôt l’interview du docteur Faya Millimouno !
Courier Régional : Dr Faya, pourquoi rejetez-vous la décision de placer le nouvel organe de gestion des élections sous la coordination du ministère de l’Administration du Territoire ?
Faya Millimouno : « Le Bloc Libéral n’a jamais été opposé à une tutelle administrative en soi, mais aujourd’hui, deux raisons majeures nous poussent à rejeter ce choix. Premièrement, notre administration n’est pas professionnelle ni neutre ; elle reste très politisée, souvent tribalisée. Servir l’administration revient souvent à servir un ministre ou le président, pas le peuple. Deuxièmement, le CNRD, qui avait promis de bâtir des institutions impartiales, agit lui-même comme un parti politique, avec des agents du ministère clairement acquis à sa cause. Dans ces conditions, confier la gestion électorale à ce ministère compromet gravement la paix et la crédibilité des élections ».
CR : Est-ce que ce choix ne fragilise pas le processus électoral dès le départ ?
FM : « Assurément. Le recensement électoral a été lancé dans une opacité totale. L’opérateur a été recruté sans aucune transparence, avec un budget de 35 millions de dollars pour des équipements souvent inadaptés et défectueux. De plus, la distribution des kits électoraux est inégale et incohérente par rapport à la démographie des régions, ce qui jette un doute sérieux sur l’équité du processus ».
CR : Peut-on espérer une gestion impartiale du processus électoral dans ces conditions ?
FM : « Le ministère de l’Administration a toujours été accusé, et à juste titre, de partialité. Ses agents sont politiquement engagés, souvent marqués par des divisions tribales, ce qui empêche une organisation équitable des élections. Confier ce travail à une administration aussi politisée est un facteur de risque majeur pour la paix nationale ».
CR : Pourquoi, selon vous, cette tutelle a-t-elle été imposée ?
FM : « Parce que les autorités cherchent à contrôler le pouvoir. Si les élections étaient transparentes et équitables, le CNRD, même avec Mamadi Doumbouya comme candidat, ne pourrait pas gagner. Or, le président de la transition a juré de ne pas être candidat. Ne pas respecter cette parole, c’est perdre toute confiance ».
CR : Quels seraient les risques si le président Doumbouya ne respectait pas cet engagement ?
FM : « Ce serait un saut dans l’inconnu, un risque grave d’instabilité et de chaos. Cela créerait un dangereux précédent selon lequel on accède au pouvoir par la force. Cela pourrait entraîner la division du pays en zones contrôlées par différents chefs militaires. La Guinée ne doit pas sombrer dans cette situation ».
CR : Que pensez-vous de l’affaire Me Mohamed Traoré et de la répression sur les voix critiques ?
FM : « Ce qui est arrivé à Me Traoré est inacceptable et symptomatique d’une stratégie pour faire taire les opposants. Le silence des autorités judiciaires est préoccupant. La mobilisation du Barreau est importante mais doit s’élargir à l’ensemble de la société civile et des partis politiques ».
CR : Quel regard portez-vous sur le PN-RAVEC et la fiabilité du fichier électoral ?
FM : « Ce qui a été réalisé ne correspond pas à un véritable PN-RAVEC, mais à un recensement électoral bâclé, marqué par des fraudes. La participation d’enfants de moins de 18 ans est illégale. Le processus aurait dû être transparent, complet, et inclusif, ce qui n’a pas été le cas. De plus, de nombreux Guinéens, notamment à l’étranger, ont été exclus à tort. Ce fichier ne garantit pas des élections crédibles ».
CR : Quel message adressez-vous aux acteurs politiques et sociaux pour faire face à cette crise ?
FM : « Il est urgent de s’unir autour des valeurs de la démocratie et de la paix. L’arrestation et la maltraitance de figures respectées comme Me Traoré doivent provoquer un sursaut patriotique. La Guinée mérite mieux que ce qu’on lui impose aujourd’hui. Il faut défendre la Constitution, les institutions et la paix sociale ».
Entretien réalisé par Madiba Kaba / courrierregional@gmail.com



